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Des grenouilles tropicales redonnent espoir face à un champignon aquatique qui décime leur population

Les spécialistes mondiaux des amphibiens ont constaté avec effroi, en 2004, la mortalité par milliers des grenouilles de la région d’El Copé au Panama. En cause, le champignon aquatique mortel Batrachochytrium dendrobatidis, originaire de Corée. En l’espace de quelques mois seulement, un bonne moitié des espèces indigènes de grenouilles on localement disparu.

Mais une étude conduite par des chercheurs de l’Université du Maryland semble révéler qu’au fil des années les espèces restantes de la région d’El Copé ont développé la capacité de coexister avec le champignon. D’après un travail de terrain conduit entre 2010 et 2014, les chercheurs ont constaté que les grenouilles infectées par B. dendrobatidis avaient une espérance de vie quasiment égale à celle des grenouilles non infectées.

Ces résultats, publiés le 3 octobre 2018 dans la revue Ecological Applications, montrent que les populations de grenouilles d’El Copé ont subi des changements écologiques et/ou génétiques qui leur ont permis de persister dans un contexte de perte massive d’espèces. Selon les auteurs, ces résultats sont de bon augure pour les autres « hot spots » de richesse spécifique d’amphibiens touchés durement par le champignon, telle que l’Amérique du Sud ou l’Australie.

« Nos résultats sont encourageants parce qu’ils nous ont permis de conclure que les populations d’amphibiens d’El Copé sont en train de se stabiliser et non de s’éteindre » explique Dr. Graziella DiRenzo, auteure principale de l’étude. « Le champignon est une préoccupation d’importance mondiale. Avant cette étude, nous ne savions pas grand-chose à propos des communautés qui restaient après une vague de mortalité par le champignon. Dans certaines parties du monde, c’est encore l’inconnu. »

Chaque année entre 2010 et 2014, les scientifiques ont parcouru les 2 kilomètres carrés du site d’El Copé. Ils ont subdivisé le site en petites zones de 20 mètres de côté dont chacune à fait l’objet d’analyses. Systématiquement, les grenouilles trouvées étaient testé afin de déceler, ou non, la présence du champignon et de tout symptôme. Les données ont ensuite été intégrées à un modèle statistique développé par les chercheurs. Cela leur a permis de constater que les grenouilles infestées ne mourraient pas plus que les grenouilles non infectées. Les espèces restantes d’El Copé semblent donc tolérer le champignon et survivre à ses effets mortels.

« Notre étude montre qu’environ 98 % des individus infectés le sont à un niveau très faible » assure Karen Lipps, professeure de biologie à l’Université du Maryland. « Nous avons vite compris que certaines espèces jouaient un rôle clef dans la dispersion du champignon. Mais certaines d’entre elles ont maintenant disparu, si bien que l’écosystème est aujourd’hui différent ».

Les chercheurs suggèrent que les communautés de grenouilles d’El Copé se sont stabilisées grâce à un phénomène que l’on pourrait appeler « adaptation éco-évolutive ». D’après ce scénario, certaines espèces ont développé une tolérance au champignon pendant que les autres espèces fortement affectées ont peu à peu disparu, contribuant ainsi à limiter la dissémination de B. dendrobatidis. Le champignon lui-même a pu devenir par la suite moins virulent et les communautés de grenouille ont pu se restructurer d’une certaine manière. Les chercheurs précisent que les grenouilles d’El Copé ont été bien étudiée pendant des années avant 2004, année où l’on a constaté la mortalité massive. Le site d’étude fournit donc une rare occasion d’analyser les changements dans les communautés de grenouilles en raison du champignon. Si ce phénomène a pu se réaliser ici, prétendent les chercheurs, alors il se peut très bien qu’un phénomène similaire se passe dans les autres sites durement frappée par l’infection.

« Les grenouilles d’El Copé ne se portent pas à merveille, mais elles tiennent bon. Le fait que des espèces aient survécu est la chose la plus importante » avance Karen Lipps. « Si assez d’espèces de grenouilles peut survivre et persister dans un endroit donné, alors il y a espoir de voir un jour une nouvelle communauté qui remplacera ce qui a été perdu ».

Spores de Batrachochytrium sp. sur Atelopus varius ©Peter Daszak et al. 1999
Source

Graziella DiRenzo, Elise Zipkin, Evan Campbell Grant, J. Andrew Royle, Ana Longo, Kelly Zamudio and Karen Lips. Eco-Evolutionary Rescue Promotes Host-pathogen Coexistence. Ecological Applications, 2018 DOI: 10.1002/eap.1792