fermer

Les dauphins du bassin amazonien en danger critique d’extinction ?

Alors qu’un de leurs lointains cousins fût un temps déclaré officiellement « disparu » à l’autre bout de la planète, il y a environ 10 ans, serait-ce bientôt le tour des dauphins du bassin amazonien ? Oui prétend la Dr. Vera M. F. da Silva, chercheuse au Laboratoire des mammifères aquatiques à l’Institut national brésilien de recherche amazonienne (Instituto Nacional de Pesquisas da Amazônia). Considérés jusqu’à alors comme relativement abondants, la vérité serait en fait tout autre…

La récente étude menée par Dr. da Silva se fonde sur la mise en place d’un indice d’abondance des botos (Inia Geoffrensis) et des tucuxis (Sotalia fluviatilis) issu de 22 ans d’observations standardisées entre 1994 et 2017 au sein de l’une des plus grandes zones de conservation du Brésil, la réserve de Mamirauá. Il s’agit de deux espèces endémiques des fleuves et des estuaires d’Amérique du sud.  Une seconde espèce de tucuxi existe, il s’agit de Sotalia guianensis, une espèce côtière que l’on retrouve dans le département guyanais contrairement aux deux autres espèces (CABALERO, 2007).

 

Sotalie de l’Amazone (Sotalia fluviatilis), autrement appelé « tucuxi ». Source : Own work. Auteur : Archilider
Le Dauphin de l’Amazone (Inia Geoffrensis), autrement appelé « boto ». Pris ici en captivité au zoo de Duisburg. Auteur : Dennis Otten. Source : File:Inia.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

Les deux espèces étudiées sont menacées à la fois par les captures accidentelles – notamment par filets maillant – et la pêche ciblée, survenue dans deuxième temps. Si les botos font l’objet de protection dans les régions qu’ils fréquentent, l’espèce est récemment pêchée pour sa chaire qui sert d’appât au poisson chat Calophysus macropterus, de plus en plus commercialisé sur les marchés d’Amérique du sud. Il y a encore quelques décennies, les légendes qui entourent l’animal suffisaient à motiver son secours. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Les résultats des suivis semblent indiquer une baisse d’observations continue des botos tout au long de la période d’échantillonnage, avec une accélération significative à partir des années 2000. Depuis cette date, les auteurs ont estimés une perte annuelle d’environ 6,7 % des effectifs : à ce rythme, la population de botos est divisée par deux tous les 10 ans. La diminution des observations de botos entre la période d’avant-chasse (années 90) et post-chasse (2000-2017) est significative aux yeux des chercheurs : la pression s’est donc accrue sur le nombre d’effectif en lien avec un changement de perception et de pratiques.

La situation du tucuxi n’est guère plus reluisante. Mais son cas présente une différence notable : si les effectifs ont drastiquement baissé le temps de l’étude, la réduction du nombre de tucuxis rencontrés est significative à la fois avant et après l’année 2000. Les auteurs ont calculé un taux de réduction annuel de l’ordre de 7,4 % soit une population divisée par deux tous les 9 ans.

Une menace généralisée à l’ensemble du bassin hydrographique

Les auteurs prennent soin de proposer une vision systémique de l’évolution de l’abondance des dauphins d’eau douce dans le bassin amazonien. La réserve de Mamirauá est une várzea, un terme d’origine portugaise pour désigner les forêts inondées saisonnièrement. C’est un type d’habitat fréquenté par les deux espèces, de manière un peu plus marquée pour le boto d’ailleurs. Les cétacées entrent et sortent de la réserve comme bon leur semble et en fonction de paramètres écologiques (variations saisonnières des niveaux d’eau). À saison comparable, les niveaux d’eau n’ont pas significativement variés dans la réserve depuis 22 ans. Zone théoriquement protégée, l’activité de pêche y est minime. Aucuns bouleversements notables sur le fonctionnement de la chaîne trophique n’a été relevés par les auteurs. La région d’étude dans son ensemble reste encore épargnée de toute construction de barrages ou d’intensification d’activité minière, d’exploitation forestière… C’est le développement de la pêche à l’échelle régionale qui induit une augmentation des menaces le long des cours d’eau. Les auteurs ont découvert que le chenal d’accès à la réserve de Mamirauá par les cétacés est souvent complètement fermé par des filets. À 550 km de là, à Manacapuru, deux pêcheurs d’une seule communauté chassent annuellement plus de 300 dauphins. Le phénomène tend à avoir des répercussions régionales, et les zones de refuges telles que les réserves sont semées d’embûches diverses et n’assurent plus leur rôle de réservoir biologique. Pour tenter d’évaluer leur état de conservation dans sa Liste rouge des espèces menacées, l’UICN dispose de « données insuffisantes ». Les auteurs estiment qu’avec leurs données d’observations standardisées accumulées sur 20 ans, ces espèces de dauphins pourraient être classées « en danger critique d’extinction » selon les critères de population de l’UICN (80% d’effectifs disparus). Pour les auteurs, ces résultats contrastent avec une idée couramment admise que les populations seraient encore relativement importantes. Ils pointent notamment la mortalité par captures accidentelles, sous-estimée car volontairement dissimulée.

Pour eux, il est encore possible d’agir avec une réglementation plus stricte des pratiques de pêche. Cela pourrait concerner l’interdiction de commercialiser les poissons dont la chaire de dauphin est utilisée comme appâts.  En attendant, les dauphins d’eau douce du bassin amazonien semblent malheureusement s’engager dans la voie du quasi-défunt Lipotes vexillifer, le dauphin de Chine classé aujourd’hui « en danger critique d’extinction » par l’UICN. En réalité, une poignée d’individus subsisteraient encore mais ce n’est peut-être déjà plus le cas à l’heure d’aujourd’hui.

Dauphin noyé à cause d’un filet de pêche. Source : www.sosgrandbleu.asso.fr

Sotalia guianensis, une espèce côtière

Classé un temps comme une sous-espèce de S. fluviatilis, le Dauphin de Guyane est une espèce côtière pouvant fréquenter les estuaires. Tout comme le tucuxi en réalité. L’on peut donc se demander si les menaces évoquées précédemment sur la conservation des dauphins d’eau douce pourraient concerner l’espèce observable sur les côtes de Guyane française. En effet, si les auteurs de l’étude citée démontrent une menace propre à certains types de pêche pratiqués dans les cours d’eau du bassin amazonien, les activités à l’embouchure du Maroni ou de l’Oyapock pourraient avoir des répercussions similaires sur S. guianensis.  On peut douter que la pêche illégale pratiquée dans les eaux la Zone économique exclusive française (ZEE) soit très regardante sur les captures accidentelles de dauphins, ou encore moins dans leur renseignement (article de l’hebdomadaire Le Marin publié le 05/03/2013 sur les activités de pêche illégales à l’embouchure de l’Oyapok). L’UICN disposant de « données insuffisantes » pour évaluer l’état de conservation de l’espèce, quelle est la véritable population totale ? Dans le cadre de la fête de la Nature 2018, la WWF organise une journée d’observation du Dauphin de Guyane. L’occasion pour vous de découvrir cette espèce unique au monde, si vous avez l’occasion d’être sur ce territoire.

Source

DA SILVA, Vera et al., 2018. «Both cetaceans in the Brazilian Amazon show sustained, profound population declines over two decades ». PLoS ONE. Vol. 13 n°5. e0191304.https://doi.org/10.1371/journal.pone.0191304

CABALERO, S. et al., 2007. « Taxonomic status of the genus sotalia: species level ranking for “tucuxi” (Sotalia fluviatilis) and “costero” (Sotalia guianensis) dolphins ». Marine Mamal Science. Vol. 23 n°6. Society for Marine Mammalogy. https://doi.org/10.1111/j.1748-7692.2007.00110.x