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Gérer les espèces invasives par la valorisation culinaire : bonne ou mauvaise idée ?

Avez-vous déjà entendu parler de ce que l’on pourrait traduire en français par le terme d’ « invasivorisme » ?

De par le monde, les espèces exotiques envahissantes (EEE) – ou espèces invasives - accusent un formidable essor. Les bouleversements qu’elles entraînent au niveau du fonctionnement des écosystèmes, du moins dans un premier temps, se sont multipliés au fur et à mesure d’une société de plus en plus mondialisée. L’amélioration des modes de transports et la multiplication des échanges constituent deux vecteurs propices à leur dissémination. Elles sont devenues par endroit de véritables problématiques de gestion. L’espoir de les voir se « naturaliser » dans le milieu, par quelconques processus naturels, témoigne dans certains cas de notre impuissance à les réguler.

Valoriser ces espèces, d’un point de vue socio-économique, permettrait-il de les voir disparaître des écosystèmes où elles sont censées ne pas s’y trouver ? La valorisation gastronomique de ces faunes et de ces flores allochtones est-elle une piste sérieuse ? Ces notions sont abordées dans le récent rapport du Comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN France) intitulée « La valorisation socio-économique des espèces exotiques envahissantes établies en milieux naturels : un moyen de régulation adapté ? ». Au vu des écrits de certains scientifiques sur la question, la réponse est nuancée : ce qui a fait ses preuves à un endroit, ne l’a pas du tout fait dans d’autres. Et ce qui ne marche pas chez nous, fonctionne ailleurs.

La lutte contre les EEE passe-t-elle par la gastronomie ?

Dans son article « Can We Really Eat Invasive Species into Submission? », publié en 2017 sur le magazine mensuel American Scientist, M. Snyder a recensé plusieurs programmes ou actions destinées à promouvoir la consommation d’espèces invasives. Amenée en 2004 par J. Roman, un spécialiste de la conservation de l’Université du Vermont, cette idée a fait l’objet d’applications concrètes dans le cadre de lutte contre les EEE. Elle a même fait écho auprès des structures promouvant des modèles de consommation alternatifs, comme les « locavors », qui prônent la consommation d’aliments issus de circuits courts.

Ainsi, à partir de ce tournant des années 2000, des initiatives allant dans ce sens se multiplient. Dès 2005, le chef Bun Lai crée un menu spécial « espèces invasives » dans son restaurant de sushis de New Haven. En 2010, l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA en anglais) lance le programme « Eat Lionfish » (« Mangez du Poisson-lion »)  pour tenter d’endiguer cette espèce invasive à l’œuvre dans les Caraïbes. Un an plus tard, l’organisation non-gouvernementale « Food and Water Watch » organise un banquet qui rassemble les convives autour des EEE. En 2012, 22 000 tonnes de Carpes asiatiques sont pêchées dans l’Illinois et vendues en Chine pour une somme de 22 millions de dollars.

Bien d'autres initiatives ont été prises, avec des approches plus ou moins participatives. L’Université d’écologie appliquée de l’Oregon, à travers le label « Eradication by Mastication », propose chaque année à ses étudiants des recettes pour cuisiner les EEE aux « petits oignons ». Des programmes de chasse au Poisson-lion reposent sur le bénévolat d'amateurs. Et c’est sans compter sur le développement de sites internet incontournables comme «invasivore.org» ou  «EatTheInvaders.org». Même le monde de la grande distribution apporte sa pierre à l’édifice, telle la chaîne Whole Foods qui propose désormais des EEE dans ses rayons.

Opportunismes économiques ou réelle volonté de contribuer à la cause  ?

Recettes de cuisine proposées dans le cadre du programme "Eradication by Mastication", Université de l'Orégon, Etats-Unis

Quoiqu’il en soit, certains scientifiques estiment qu’il n’existe pas d’études globales permettant d’avoir du recul sur l’efficacité de ces mesures. Certains projets ont même montré leur limite.  Si à Bonnaire et Curaçao, dans le sud des Antilles, la population de Poisson-lion affiche un net recul dans en raison de la promotion de sa consommation, il en est autrement dans les zones qui ne font pas l’objet de tels programmes. Les populations y sont deux fois plus importantes (SNYDER, 2017).

La population nord-américaine demeure réfractaire à l’idée de consommer la Carpe asiatique, qu’elle juge peu appétissant. Des millions de dollars ont notamment servi à la mise en place de barrages et de barrières aquatiques préventifs à son arrivée imminente, selon les autorités, dans de nombreux lacs.

Martin Nuñez, écologiste à l’Université du Tennessee, voit quant à lui un paradoxe dans l’essor de filières économiques reposant sur l’exploitation d’EEE. Selon lui, ces filières favoriseraient davantage le maintien de l’espèce invasive plutôt que sa disparition, raison d’être de la source de leurs profits. D’autres vont encore plus loin : l’éradication des porcs sauvages introduits à Hawaï pour la chasse pourrait avoir des effets plus néfastes que bénéfiques car ces animaux se nourrissent d’une plante invasive largement répandue sur l’île, avec des propriétés inflammables. La disparition du porc pourrait donc favoriser les incendies, naturels ou non, bien plus dommageables pour les écosystèmes que les impacts des porcs eux-mêmes.

En conclusion, la gestion des EEE est complexe et, dans certains cas, nous dépasse. Faut-il laisser faire la nature ou faut-il s’appuyer sur un panel d’actions, à la croisée de la valorisation socio-économique et de la lutte biologique (concours de chasse, piégeages sélectifs s’ils existent, contrôle plus strict des marchandises et des moyens de transports, etc.) ?

Source

Snyder, M. (2017). Can we really eat invasive species into submission? Scientific American. Consulté le 24 mai 2017. https://www.scientificamerican.com/article/can-we-really-eat-invasive-species-into-submission/